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COMMENT JOUER DE LA MUSIQUE ENSEMBLE À DISTANCE ?

 

Alors qu’avec le confinement, une bonne partie du monde a vu se multiplier à satiété les live sur internet, certains ont tenté d’utiliser les réseaux pour jouer de la musique ensemble, mais à distance. Voici une revue des solutions collaboratives qui y aident.

 

Musique à distance

© Princeoflove

 

Lundi 27 avril, DJ Clyde et Imhotep, les piliers historiques des groupes de rap français Assassin et NTM d’un côté et IAM de l’autre, se donnent rendez-vous sur Instagram pour un back 2 back en direct. Mais les difficultés techniques sont telles qu’ils sont vite réduits à passer des disques l’un après l’autre en utilisant le micro de leurs téléphones portables respectifs. Ce que DJ Clyde résume le lendemain sur son compte Instagram : « J’espère que tout comme nous, vous avez passé un bon moment malgré les problèmes techniques et l’avalanche de blagues qui en a découlé ». En effet, si Skype (Microsoft), Hangouts (Google) et désormais Zoom font les beaux jours des réunions de télétravail et de leurs actionnaires (Zoom a tutoyé les 50 milliards de dollars de capitalisation boursière en passant de 10 à 300 millions d’utilisateurs depuis le confinement), aucune solution collaborative permettant de jouer de la musique à plusieurs à distance ne jouit d’un tel consensus.

Pourtant depuis quelques semaines, un nom circule : Endlesss. Lauréate du Midemlab 2019, l’application développée par le musicien anglais Tim Exile, permet de construire un projet musical collectivement. D’abord violoniste avant de rejoindre les musiques électroniques, Tim regrettait avec ces dernières avoir perdu le sens de la performance. Depuis près de dix ans, il travaillait à des solutions pour y remédier, quand finalement l’opportunité s’est présentée il y a quatre ans de développer Endlesss. « C’est un chatroom musical où l’on vient créer une « jam », à laquelle on peut inviter d’autres participants. Un premier musicien poste un riff (une phrase musicale, NDLR), il l’envoie instantanément aux autres membres, qui peuvent alors ajouter leur propre riff, et ainsi de suite (à l’infini, d’où le nom de l’application, NDLR). Il y a des sons préenregistrés mais on peut aussi chanter ou y brancher ce qu’on veut : une guitare, une batterie, une DAW… ».

 

Indépendance collaborative

La notion de DAW est centrale en la matière, et plus répandue que son mystérieux acronyme ne le laisse d’abord penser. Il s’agit des Digital Audio Workstations, ou Stations Audionumériques, c’est-à-dire les logiciels de création musicale qu’utilise aujourd’hui chaque musicien en herbe sur son ordinateur, de GarageBand ou Logic Pro chez Apple à Pro Tools, Cubase ou Ableton Live. Endlesss n’est pour l’instant disponible que sur l’Apple Store, mais un financement participatif est en cours sur Kickstarter pour développer l’application sur Android et sur ordinateur. Elle fonctionne de manière autonome, mais on peut l’intégrer à une DAW, comme Ableton Live, la plus utilisée par les musiciens électroniques, (qui propose par ailleurs quelques solutions collaboratives et dont certains spécialistes japonais viennent de développer ce tout nouveau pluggin collaboratif). On parle alors de VST, pour Virtual Studio Technology, qui est un format ouvert de plug-in (ou extension) audio, créé en 1996 par l’éditeur de produits audio allemand Steinberg. De fait, le VST était jusqu’à présent l’unique solution pour jouer de la musique à plusieurs à distance, en allouant à chaque musicien une piste spécifique d’un projet musical, les DAW phares de Steinberg, Cubase et Nuendo, étant les outils privilégiés du partage. Avec le développement des applications comme Endlesss, ou dans la même catégorie BandLab, le paysage évolue, notamment avec les deux mois de confinement. Endlesss a été lancée en avril après une année de tests et compte déjà des dizaines de milliers de téléchargements, organise des live streams ou des riff battles sur Twitch, la chaîne reine du monde du jeu vidéo, et prévoit bientôt de lancer son propre label ou de créer une billetterie pour des événements liés à sa communauté…bref, d’optimiser son interactivité, ce que dans le monde du jeu vidéo, on appelle la gamification. Pour Tim Exile, « la musique n’est désormais plus un produit, c’est un processus » au service de l’indépendance collaborative.

Bien avant cela, la société française Ohm Force avait créé la première DAW collaborative à distance, Ohm Studio. Lancée en 2012, peut-être un peu tôt, elle s’est constitué une communauté active d’utilisateurs, dont certains à qui Ohm Studio permet de continuer à jouer en groupe malgré une mobilité réduite. Grégory Makles, en charge de la communication et du design, explique : « sur Ohm Studio les utilisateurs se connectent au chat et y créent un projet ou en rejoignent un existant. Les morceaux se créent alors collectivement, chacun voyant les modifications apparaître en mode collaboratif. C’est un peu le Google Docs des Pro Tools, c’est très ergonomique (par exemple on est prévenu si les autres n’entendent pas ce que l’on joue). Avec le confinement, notre nombre d’utilisateurs a augmenté de 6 à 8 fois. »

 

Effet de latence

Au-delà de ces systèmes de modification collaborative, le fantasme du jeu en véritable synchronisation, comme si le groupe jouait dans la même pièce mais par écrans interposés, est encore illusoire, en raison de la latence induite par les réseaux internet. La latence se mesure en millisecondes et peut facilement décaler tous les instruments et créer une belle cacophonie. « Les problèmes de latence existeront tant qu’on n’aura pas un internet quantique, prévoit Grégory Makles. À moins de 15 millisecondes, soit 30 millisecondes aller-retour, c’est encore gérable pour certains types d’instruments, avec de bonnes cartes son. Mais la vraie synchronisation, la simultanéité de présence, c’est très complexe. Certaines solutions adoptent une autre approche, comme Ninjam, qui à l’inverse d’essayer de diminuer la latence, préfère en ajouter, mais juste ce qu’il faut pour avoir exactement une mesure de décalage. »

D’autres solutions en « temps réel » existent, comme Jamkazam ou la Française NuCorder, qui proposent via un logiciel de jouer avec les musiciens présents sur la plateforme, donc pourquoi pas votre groupe, pour peu que vous ayez une bonne connexion internet (la fibre) et un câble Ethernet (oubliez le wifi). NuCorder participe actuellement au Next Stage Challenge, une initiative internationale sous forme de hackathon et d’accélérateur de projets, lancée par plusieurs grandes structures du monde de la musique, pour tenter de transformer les contraintes du confinement en solutions pour demain. Parmi les participants, on trouve également le projet français JamSpace, que sa jeune créatrice Alice Robelin a d’abord imaginé comme une plateforme de réservation de studios de répétitions. Le coronavirus ayant fermé les studios, elle projette d’en faire une solution de mise en relation distante de musiciens. Sur le blog de JamSpace, Alice a testé plusieurs des outils évoqués ci-dessus, mais aussi Jammr et Repet’box, des solutions « en différé ». Ces comparaisons la confortent dans sa volonté de ne pas passer par un logiciel compliqué, mais d’offrir un service en ligne en passant par un cloud et le réseau téléphonique, plutôt qu’internet, pour diminuer la latence.

Quelles que soient les évolutions que connaitront ces applications, et le temps que cela prendra, une chose est sûre : elles remettent la pratique musicale au centre du jeu et effacent la frontière entre le musicien performeur et les spectateurs, pour mieux valoriser la notion de communauté collaboratrice. Désormais, c’est à vous de jouer !

 

Olivier Pellerin