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Comment Marseille est devenue l'une des scènes underground les plus soudées de France

 

Par Trax magazine
En partenariat avec la Electronic Music Factory
19/10/2018

 

Cet article est également publié sur le site du magazine TRAX.
Texte : Théophile Pillault

 

D-Mood Records, STRCTR, Métaphore, PailletteS ou les nouvelles terres du Twerkistan… Depuis une poignée d’années, collectifs et Dj’s locaux s’unissent pour secouer l’underground marseillais. Y a-t-il une nouvelle movida à Marseille ? La nuit phocéenne vit-elle un second souffle créatif ? S’il est encore trop tôt pour l’affirmer, une certitude : la jeune scène électronique se tient au garde à vous. Présentations.

 

Jusqu’à la fin des années 2000, la scène électro marseillaise résistait à l’idée même de City-Guide, tant musique et vie nocturne tenaient dans un mouchoir de poche qui comptait à peine trois à quatre lieux attrayants. Au tournant des années 2010, alors que Marseille est à trois heures de TGV de Paris depuis dix ans, la seconde ville de France, portée – entre autres – par l’élan de l’événement Marseille Capitale Européenne de la Culture 2013 ainsi que par un plan d’attractivité des jeunes universitaires, accueille de nouveaux publics.

 

Une nuit de fête réussie dans la Cité phocéenne se joue encore à pile ou face

Briscards du milieu rock phocéen, habituels quadras du 8ème, juristes dont l’afterwork a dérapé, vrais fans de house ou de techno côtoient désormais de jeunes bourges, des étudiants ou des créatifs parisiens venus s'encanailler le temps d’une nuit blanche… Bien qu’elle se développe à un rythme méditerranéen, cette nouvelle manne a néanmoins vu fleurir de façon symbiotique, festivals de bords de mer, promoteurs aventureux, plusieurs tentatives de clubs, de bars de nuit, de rooftops et de clubs.

La qualité d’accueil et l’intégrité artistique de ces différents lieux sont franchement aléatoires. Au-delà du marketing culturel, Marseille reste une ville d’expériences, et le panel des sorties phocéennes s’avère souvent l’image de la vieille ville : hétéroclite, parfois même complètement désaccordé. La promesse d’une nuit de fête réussie dans le ventre de la vieille ville méditerranéenne se joue, encore aujourd’hui, à "pile ou face".

Une certitude : après une longue disette en night venues et clubs dignes de ce nom, les musiques électroniques commencent à trouver ici leurs repères et leurs lieux. Un nouveau terrain de jeu, où il faut encore certes jouer des coudes, mais où DJ’s et collectifs peuvent s’exprimer, et échapper à la mainmise des grosses maisons nocturnes, commerciales et mal tenues – le Sud-Est hexagonal en regorge. Mieux : depuis quelques années, les agitateurs de la night marseillaise produisent. Et préfèrent désormais le calme du studio d’enregistrement aux nuits blanches dans des afters douteux.

 

Les nouveaux serviteurs de la House marseillaise

Fondé il y a moins d’un an mais déjà très actif, D-Mood Records est visible de nuit, en général du côté du One Again Club, sur le Vieux-Port. Le reste du temps, les quatre membres du label House à tendance Crossover charbonnent leurs prochaines sorties dans leur nouveau studio d'enregistrement, situé dans le Quartier des Réformés.

« Évoluer au sein de la scène locale, c’est jouer et se serrer les coudes en même temps » confie le collectif D-Mood Records. « Les lieux de nuit restent peu nombreux à Marseille, leurs économies sont serrées. On le sait tous ici. Aussi, les petits moyens laissent place à la solidarité entre DJ’s, qui savent ranger leurs égos, ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autre villes françaises. Par ailleurs, depuis quelques années, la multiplication des bookings internationaux, impulsés en grande partie grâce à l’impeccable programmation du Cabaret Aléatoire, permet de faire briller la scène locale. Le public se fait les oreilles et les collectifs qui hostent ces grosses soirées en profitent pour briller, le temps que les projos sont sur eux. »

Autres nouveaux serviteurs sudistes de la house music (sous perfusion techno), le DRMC Sound System (pour Def. Raw Music Concept) se produit plutôt du côté du Baby, sémillant club installé à deux pas de La Plaine dans le 6ème arrondissement. Un label vinyl only à mettre sur écoute et à surveiller de près.

C’est également dans le ventre du Baby qu’une partie du catalogue du jeune label STRCTR (prononcez « structure ») officie une à deux fois par mois, le jeudi soir, depuis quatre ans maintenant : « On a encore du travail pour développer et déployer pleinement les esthétiques house à Marseille. Mais il y a quelque chose de très harmonieux qui se joue désormais en ville » témoigne le binôme Dub Striker, signé au sein du label phocéen.

« Entre hôtes, guests, collectifs et labels, les échanges sont d’abord impulsés par la musique plus que par des intérêts marchands. C’est ce qui explique aussi cette floraison de jeunes labels. Chaque maison a envie de prolonger les rencontres en musiques, avec des sorties. Chez nous le vinyle est roi, et les quelques sorties du label connaissent de bons retours en local, notamment grâce au soutien d’Extend & Play. »

 

« Se libérer de la tutelle écrasante des clubs »

Extend & Play, disquaire campé à Notre Dame du Mont, quartier général des collectifs marseillais et base de lancement de la jeune production locale depuis juillet 2015 : « le shop fonctionne bien, de mieux en mieux » nous a expliqué son taulier Colin Ruksyio. Le disquaire développe également trois labels, Lemme Recordings, Life Notes Recordings, la petite maison discographique du très talentueux Life Recorder, ainsi que Smoky Window : « Cette dernière entité est d’ailleurs dédiée aux producers phocéen•n•es. Les Marseillais soutiennent leur scène, qui leur rend plutôt bien puisque les producers locaux s’y sont mis sérieusement depuis quelques années. Mais le spectre des sorties ne rend pas bien compte de la diversité phocéenne. Cette scène est complexe, multiple, il y a plusieurs scènes dans la scène. Paradoxalement, le public est assez volage, et difficile à capter » confie Colin. « Tu peux voir les mêmes têtes dans des soirées house et, le lendemain, les retrouver dans des ambiances techno indus… Ce qui est sûr, c’est que les lieux structurent une scène, et Marseille manque encore de salles dédiées, prêtes à fermer au-delà de deux heures du matin, et qui pourraient justement refléter cette diversité musicale. »

 

La carte, le territoire et le Twerkistan

La question de la carte et du territoire, le collectif Métaphore l’a résolue il y a deux ans, en ouvrant son propre club associatif : « L’idée était de se libérer de la tutelle écrasante des clubs » nous confiaient il y a peu les ratpis de la scène marseillaise. « De prôner la musique avant la fête, de s'émanciper, en donnant plus de liberté à notre public tout en prenant davantage de risques dans nos programmations. » Un pari réussi jusqu’alors, avec de nombreuses cases esthétiques cochées depuis l’ouverture de leur local, du post-punk aux musiques rituelles en passant par de très nombreuses incartades dans l’indus ou la récente co-programmation du Festival Le Bon:air, cet été à la Friche Belle de Mai.

Ce festival qui mettait en lumière cette année le Collectif PailletteS, une bande de potes, transfuges des Beaux-Arts de Perpignan et Marseille, synthétisée dans la Cité Phocéenne depuis deux ans désormais. Désorganisateurs de soirées, adeptes des plaisirs pluridisciplinaires et des happenings, ce nouveau posse local s’installe à la rentrée aux quatre coins de la ville avec une expérience nocturne, désormais mensuelle. « Nous sommes plasticiens, performeurs, DJ’s, poètes… Nous sommes unis dans notre volonté de mixer les disciplines, ouvrir les champs. Pour reprendre Duchamp, on est des anartistes. Du moins, on essaie. » commente Gaëtan de PailletteS.

Dans le sillage du Collectif PailletteS, les amateurs de trap décentrée trouveront le premier « Yung » de l’histoire de Marseille : Yung Soft. Ex-membre du binôme Ideal Corpus (2010-2016), Yung Soft est le dépositaire ici des esthétiques Trap, (tendance Yung Lean et sa clique suédoise des Sad Boys) et Jumpstyle (tendance Casual Gabberz). Un golem digital 100 % Émo, dont le prochain E.P sortira début 2019. En attendant la sortie de son projet solo chanté, Yung Soft se balade en ville et fait perler ses larmes violettes du côté du 3G pour ses bien-nommées soirées « Entre Chiennes et Chattes » et « Copines Comme Cochonnes ».

L’héritage de la scène CloudRap rayonne également à Marseille depuis plus d’un an au Twerkistan, jeune royaume phocéen fondé par le producer Trap EverettX. L’homme balade sa sélection Baile Funk, Future Beat et Grime entre VV ou les soirées Maraboutages de la Dame Noir, second lieu de culte de la ville, après Notre-Dame-de-la-Garde.

Des activistes solidaires face aux manques de moyens, une vie nocturne bouillonnante, en devenir, face à une mairie spécialisée dans le statu quo… À Marseille, la situation de la scène électronique locale est moins brillante et lustrée que le marketing municipal cherche à nous faire croire. Pourtant, les pousses sont déjà solidement ancrées, et la relève se tient au garde à vous, prête à faire bouger les nouvelles lignes de la night phocéenne.

 

Les collectifs et lieux à ne pas manquer sur la scène actuelle marseillaise :

  • D-Mood Records
  • Modelisme Records
  • Metaphore Collectif
  • Collectif PailletteS

 

  • Cabaret Aléatoire
  • Baby Club
  • One Again Club
  • La Dame Noir Dancing