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Festivals d'été : les assurances refusent de couvrir les pertes liées aux annulations

 

Vieilles Charrues, Solidays, Nuits Sonores, Hellfest, Astropolis… Les annulations se succèdent sans relâche depuis que l’interdiction des grands festivals jusqu’au 15 juillet a sorti un grand nombre d’événements de l’incertitude. Mais comment ces associations et ces entreprises pourront-elles revenir en 2021, après un été sans chiffre d’affaire ? Les bras de fer commencent avec les sociétés d’assurance. Certaines renâclent à reconnaître le Covid-19 comme un motif ouvrant le droit à des indemnisations.

 

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Les Vieilles Charrues, dont la 29e édition n'aura pas lieu en 2020 ©Denoual-Coatleven

 

Par Trax Magazine
En partenariat avec la Electronic Music Factory

 

C'est Ben Barbaud, directeur du Hellfest, qui a tiré la sonnette d'alarme. Et lancé un débat brûlant sur le sauvetage des festivals mis en péril par les mesures de confinement. Avant d’annoncer son annulation le 9 avril, le plus important des événements hard rock et metal en France espérait limiter la casse grâce au contrat signé avec la société d’assurance Albingia en décembre dernier. Au vu des sommes investies dans la production et dans la promotion, la suppression de l'édition 2020 représente a minima 2,5 millions d'euros de pertes sèches.

Mais comme l'a expliqué Ben Barbaud dans un communiqué de presse, l'assureur indépendant a opposé une fin de non recevoir au Hellfest. La raison invoquée ? Dans le contrat figure une liste de cas dans lesquels les pertes pécuniaires ne sont pas couvertes en cas d’annulation. Parmi ces circonstances, on trouve certains types d’épidémies comme la grippe aviaire, Ebola et le SARS, ou Syndrome Respiratoire Aigu Sévère. Le Covid-19 peut-il être mis dans cette dernière catégorie ? La question est au cœur d’un contentieux qui devrait se régler dans un tribunal. Ben Barbaud, lui, y voit un argumentaire de mauvaise foi. « Leur raisonnement est simple, prendre nos cotisations pour une assurance annulation : oui. Nous indemniser : jamais. Il suffit de jouer sur les mots et d'imaginer des interprétations pour entamer un procès qui durera des années. »

 

Plongés dans les petites lignes des contrats d'assurance

 

Comme les avocats du Hellfest, les équipes de centaines de festivals sont aujourd'hui plongées dans les petites lignes de leurs contrat d'assurances. Pour être dédommagés, ils doivent avoir souscrit à un contrat couvrant les annulations en cas d'épidémies avant l'apparition du Covid-19 en Chine. Mais de nombreux contrats intègrent des clauses qui excluent toute indemnisation en cas de pandémie. « Pour l'heure, aucun des festivals avec lesquels je suis en contact n’est certain d'être indemnisé », observe Tommy Vaudecrane, président de l'association de soutien à la scène électronique Technopol. « Mais la situation pourrait changer après des négociations. Les assureurs cherchent à défendre leurs intérêts, ils pourraient changer d’avis si cette position devient trop impopulaire. » Chaque situation devrait se régler au cas par cas, parfois au cours de procédures judiciaires fastidieuses, ralenties par la fermeture des tribunaux en cette période de confinement. Mais elle peut aussi passer par la solidarité d’assureurs soucieux de redorer leur image. Lors de son allocution télévisuelle du 13 avril, Emmanuel Macron a demandé aux assurances d'être « au rendez-vous de cette mobilisation économique ». Le 9 avril, Edouard Philippe s'était entretenu avec les principaux acteurs du secteur par viosioconférence. Certains assureurs comme Albingia proposent déjà de participer à un fonds d'indemnisation des festivals, à défaut des les dédommager dans le cadre des contrats déjà établis. Au total, le secteur se dit prêt à mobiliser 2, 5 milliards d'euros, dont 1, 5 milliard pour les PME. Pour l'heure, nul ne sait quelle hauteur les entreprises culturelles pourront en bénéficier, alors que des dizaines de milliers de cafés, de restaurants, de commerces fermés depuis sept semaines attendent aussi une compensation pour la perte d’exploitation.

 

Ces petits festivals qui n'ont pas les moyens de s'assurer

 

La situation est encore plus malheureuse pour les plus petits festivals: la plupart d’entre ne souscrivent jamais à des assurances exploitation. Pour eux, ce type de contrat coûte entre 10 000 et 20 000 €. Des dépenses dont les organisateurs préfèrent généralement se passer quand rien ne menace la tenue de l’événement.

Comme les autres, le Bon Air, festival électronique censé accueillir 18 000 fêtards du 29 au 31 mai à Marseille, n’a rien vu venir. « Nous prenons toujours l’assurance au dernier moment. Mais même si nous ne sommes pas assurés, nous n'avons pas du tout l'impression de passer à côté d'un plan de sauvetage. Le cas du Hellfest montre bien que ça aurait surtout été de l'argent dépensé pour rien. », se rassure Cyril Tomas Cimmino, directeur du festival. Après un premier report au mois de juillet, la quatrième édition du Bon Air est tout bonnement repoussée au mois de mai 2021, avec une programmation similaire et des contrats reconduits avec la plupart des prestataires.

Mais alors, qui paiera la note de cette année passée à travailler et à communiquer pour un festival qui n’aura jamais lieu ? Comment compenser la rémunération annuelle de 12 salariés à temps plein, pour un événement financé à 30 % par la billetterie et à 15 % par les débits de boisson proposés aux festivaliers ? Bi:pole, l'agence de production de tournée organisatrice du festival, a mis au chômage partiel une bonne partie de son équipe et demandé des aides publiques auprès du CNM, organisme relié au ministère de la Culture. L'enveloppe est limitée à 11 500 € par structure, une goutte d'eau comparé aux centaines de milliers d'euros perdus avec l'annulation de tous les concerts de l'été. Pour survivre, les festivals peuvent aussi tenter d'avoir recours à des partenariats. Dans le cas du Bon Air, les aides de la Région Sud et du Crédit Mutuel financent respectivement 4% et 5% du budget du annuel. Tous deux devraient maintenir leurs engagements pour apporter leur pierre à l'édifice. Mais aucun de ces coups de pouce ne suffira à maintenir l’activité de Bi:Pole en 2020. « Nous allons surtout contracter un emprunt auprès d'une banque. Restent à négocier les taux d'intérêt... », s'inquiète déjà Cyril Tomas Cimmino.

 

Imaginer un plan de sauvetage global

 

Pour ces économies hybrides, la solution pourrait passer par des canaux d'aides diversifiés, publics et privés. Alexandra Jouclard, avocate spécialisée dans la défense entreprises culturelles, plaide d'ailleurs pour une concertation sectorielle où chacun s’engagerait selon ses moyens. « La responsabilité est générale, puisque c'est l'Etat qui a imposé l'annulation de tous ces événements. », rappelle l’avocate de Nuits Sonores et de Surprize. « Le sujet devrait faire l'objet d'un débat professionnel entre institutions, gouvernement, partenaires publics et assureurs, afin de réfléchir ensemble à un plan de sauvetage. » Les organisateurs des festivals le savent, leur naufrage impacterait durablement la vie culturelle française, mais aussi des milliers d’entreprises touristiques, de prestataires techniques et d’intermittents du spectacle déjà fragilisés par les mesures de confinement.

 

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C. Laborie

 

23 avril 2020