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Les DJs dans la tourmente : garder espoir, quoi qu'il en coûte

 

La fête est finie, titrait en septembre dernier le magazine Tsugi. Depuis la situation s’est encore dégradée pour le spectacle vivant et notamment pour les Djs. Neuf mois que les salles de concert, les clubs et les discothèques sont fermées avec une date hypothétique de réouverture en janvier. 

Décembre 2020

 

 

Depuis le premier confinement, en mars dernier, les DJs n'ont pas vu la moindre éclaircie dans un ciel obscurci, notamment pour le monde de la culture. Si pour le public cette crise de la bamboche est déjà difficile à supporter, pour les Dj’s dont c’est le gagne-pain, ce n’est qu’en enchaînement de douches froides, d’espoirs déçus aux conséquences parfois dramatiques. Le monde de la nuit est à l’arrêt et les travailleurs de la musique, souvent précaires, ont le moral dans les chaussettes. Comment (sur)vivent-ils au quotidien entre les annonces gouvernementales et l'angoisse du lendemain ? 

 

Platine
© Marc Chesneau

 

Vivre au jour le jour

Si l'été 2020, et sa relative insouciance, avait laissé espérer aux DJs qu’un retour au travail serait éventuellement possible durant l’automne ou l’hiver, l'annonce du second confinement fin octobre…puis celle du déconfinement ont balayé leurs dernières illusions. Sophie Gonthier, 35 ans et Djette depuis 10 ans, est tombée de haut en regardant l'allocution d'Emmanuel Macron : « Le plus difficile ce sont les annulations des soirées prévues cet automne. Dix dates qui ont sauté d'un coup. C’est beaucoup d’argent perdu et de sacrées montagnes russes pour le moral. J’étais trop contente de reprendre, j’ai été naïve... Les gens qui font ce métier aiment profondément la vie. La musique, la danse, la fête, c'est une manière de la sublimer, de transmettre de l’énergie... Enlevez-moi ça et je me sens morte. Littéralement. » 

Pour les DJs qui bénéficient du statut d'intermittents du spectacle, comme Sophie Gonthier, le gouvernement a prévu des droits à l’indemnisation chômage prolongés jusqu'en août 2021. Mais après ? N'ayant pas suffisamment travaillé pendant les douze derniers mois, beaucoup risquent de perdre leur statut (qui nécessite d'avoir cumulé 507 heures / soit 43 prestations payées, pour être renouvelé). Pour les autres, ceux qui ne sont pas intermittents du spectacle, mais travailleurs indépendants, la situation n'est guère plus enviable. Guillaume Benfeghoul est directeur du booking chez Allo Floride. 50% de la vingtaine d'artistes de son catalogue, qui comprend entre autres des musiciens comme Étienne de Crécy, Yuksek ou le groupe Bon Entendeur, passent, en plus de leur activité de DJs, beaucoup de temps en studio pour produire de la musique : « Ils sont auto-entrepreneurs ou à la tête de leur propre entreprise. S’ils ont touché quelques aides, elles ne suffisent absolument pas pour vivre. Pour la plupart d’entre eux, 80% de leurs revenus proviennent de leur activité de DJ. Certains ont donc fait un Prêt Garanti par l'Etat (PGE) pour tenir en attendant la réouverture des clubs ou le retour des festivals. Notre boulot en ce moment, c'est surtout de les soutenir moralement et de se tenir prêt quand tout pourra enfin redémarrer. »

Rester motivé 

Une précarité économique angoissante à laquelle vient s'ajouter le sentiment de ne pas toujours être pris au sérieux, ni considérés, comme l'explique Giulietta Canzani Mora, alias Piu Piu. « À la faveur de la crise, nous avons découvert que le monde de la nuit et de la musique électronique n’était pas perçu comme partie prenante du secteur culturel. Nous sommes catalogués dans celui des loisirs. D’ailleurs nous dépendons du Ministère de l’Intérieur et des préfets de police et non du Ministère de la Culture, explique cette trentenaire, Djette et animatrice sur la webradio Rinse. Nous ne sommes pas organisés, il n‘y a pas vraiment de lobby de la nuit ou de figures suffisamment médiatiques pour prendre la parole et nous défendre, nous n’avons pas suffisamment de poids pour faire valoir nos droits. Cette crise a complètement anéanti notre secteur, sans aucune visibilité de reprise... Pourtant, les clubs sont des lieux de création et d’exutoire. La fête et la musique ont un important rôle de cohésion sociale. Tout cela est vital. » C’est aussi ce que disait Laurent Garnier, l’un des plus célèbres Dj français dans sa récente lettre à la ministre Roselyne Bachelot (www.tsugi.fr/lire-la-lettre-ouverte-de-laurent-garnier-a-la-ministre-de-la-culture).

Pas évident de rester motivé quand on ne sait plus quand ni comment le monde va à nouveau pouvoir danser en liberté. Ce que confirme Yan Wagner, 37 ans, DJ et producteur depuis dix ans, installé récemment à Marseille : « Depuis le premier confinement, je ressens comme une sorte de torpeur. J'ai beaucoup de difficultés à me projeter et à mener à bien des projets dont l’aboutissement est de plus en plus flou... J’étais responsable de la direction artistique d’un grand concert qui devait avoir lieu dans la cathédrale de Bourges pour l’édition 2020 du Printemps. La manifestation a été stoppée avant même les phases de répétitions et a été décalée à 2021. J’avais également un projet au musée d’Orsay pour juin 2020 qui a été décalé à janvier 2021.Plus le temps passe, plus ces reports me paraissent fragiles. » L’inquiétude que tous ressentent, c’est qu’à force de multiplier les reports, les événements prévus n’aient en définitive plus jamais lieu. En attendant d'avoir un peu plus de visibilité, le mot d'ordre général c'est « il faut s'adapter ». Comme le dit Yan Wagner, « être artiste, c’est un choix de vie dans lequel la sécurité n’existe pas. J’ai la chance de réussir à vivre de ma passion depuis dix ans, alors je réfléchis à des moyens de faire de la musique autrement, sans la scène comme activité principale, en composant pour des pubs, des films, des installations d'art contemporain ou même des jeux vidéo. »

Savoir s’adapter

Même s'il est permis de rêver à une possible réouverture des clubs l'été prochain, 300 établissements de nuit ont déjà déposé le bilan en France, comme le confiait cet été à France Bleu Paris Patrick Malvaës, le président du Syndicat national des discothèques. Une liste qui risque hélas de s'allonger. Les DJs ne se bercent d'ailleurs pas d'illusions. Nombreux sont ceux qui envisagent déjà une reconversion, totale ou partielle. 

Giulietta Canzani Mora a décidé de prendre le taureau par les cornes. Pour cette jeune mère de famille, impossible de rester les bras croisés en attendant d'hypothétiques lendemains qui dansent. « J’ai créé une association qui s’appelle Safe Place qui a pour objectif de libérer la parole des femmes face aux violences sexistes et sexuelles, et une agence féministe de talents appelée Good Sisters. Je ne gagne pas encore d’argent avec ces deux nouvelles activités, mais j’espère que ce sera le cas cet été. Mes revenus ont été divisés par deux. Je vis en couple, ce qui change énormément la donne. Si j’avais été mère célibataire, honnêtement, je pense que j’aurais dû retourner vivre chez mes parents. Certains de mes amis DJs ont dû le faire, d’autres cherchent des jobs dans des labels ou songent à devenir fleuriste... mais beaucoup attendent de voir la suite avant de se projeter. C'est compliqué de demander à des gens de changer de vie alors qu’ils ont passé leur existence à la construire... »

Même énergie débordante du côté de Sophie Gonthier, malgré sa situation délicate : « J'ai gagné cette année 5% de mon chiffre d’affaires habituel, alors j’ai cherché des alternatives. Je travaille à temps partiel dans une boîte de communication digitale, et j’envisage de suivre une formation plus longue dans ce domaine. Je commence également à faire de la figuration et de la régie dans le cinéma, mais je donne aussi des cours particuliers à des élèves de 5ème et de 4ème. L’enseignement, la transmission, ce n’est finalement pas éloigné de ma démarche artistique.» En revanche, s'il y a bien une chose dont la jeune femme est certaine, c'est que, malgré les épreuves, sa passion pour la musique reste intacte : « S’il est indispensable de diversifier mes activités, il est pour autant hors de question d'abandonner mon projet musical. » Garder espoir, quoi qu'il en coûte. 

Céline Puertas