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Pourquoi les nuits électroniques de Strasbourg sont (re)devenues passionnantes

 

Par Trax magazine
En partenariat avec la Electronic Music Factory
20/12/2018

 

Cet article est également publié sur le site du magazine TRAX.
Par Samuel Compion

 

Bien loin derrière eux l’époque où les Strasbourgeois attendaient la prochaine soirée électro comme les allocs à la fin du mois. Du son a coulé sous les ponts, et aujourd’hui plus que jamais, ils ont l’embarras du choix. La proximité avec nos amis allemands, l’intérêt croissant d’un public toujours plus dense et le positionnement de la collectivité en matière de culture ont fait de Strasbourg une terre fertile pour les amateurs de musiques électroniques. Toutefois, le renouvellement de la scène locale donne lieu à un contraste des générations. Tandis que certains activistes du milieu peinent à cerner les enjeux du climat noctambule actuel, d’autres s’adaptent et accordent leurs faders avec ceux de la nouvelle vague.

 

Octobre 2018, après huit ans de bons et loyaux services, le légendaire Mudd Club annonce sa fermeture au public. Le caveau de la Rue de l’Arc en Ciel aux effluves de houblon, qui hier encore faisait danser les Strasbourgeois jusqu’à l’aube, n’avait pourtant plus rien à prouver. Dans le même temps, le Studio Saglio, base iconique des anciens de Subtronic ou Mercure ces dernières années, a bien cerné le renouvellement du public. La programmation s’élargit, et le club ouvre ses portes à de nouveaux genres. À l’image du lieu autogéré Le Molodoï, il n’est dorénavant plus rare d’entendre de la psytrance, de la tribe ou du hardcore.

Dans ce climat aux airs de fin de cycle, d’autres ont pris les devants pour construire une scène qui leur correspond. C’est le cas de quatre amis, fondateurs des collectifs Smile This Sound et Ephémère. Ils ont uni leurs forces en direction d’un projet pour le moins ambitieux : la création d’un nouveau club techno.  C’est ainsi que le géant KALT est sorti du sol dans le quartier de la Meinau au printemps 2018, à deux rues du Studio Saglio. Installé dans une friche industrielle en reconversion, le KALT se revendique comme un lieu culturel indépendant dédié aux musiques électroniques. C’est sombre, c’est froid, c’est grand et ça tape fort, politique no photos… l’influence est bel et bien berlinoise, et le boulot est bien fait. 

Mais si le club peut se vanter de belles caisses du soir depuis son ouverture, il n’abrite pas à lui tout seul l’ensemble des excités nocturnes strasbourgeois, loin de la. Cependant, il déloge ces derniers du centre-ville, participant malgré lui au calme qui peut parfois régner dans les rues de la Krutenau le samedi passé minuit.

 

Un public de plus en plus difficile à surprendre

Le bar club La Kulture, qui a fêté ses trois il y a quelques semaines, en sait quelque chose. Les clients de la première heure y côtoient dorénavant chaque week-end les étudiants friands d’happy hour, et dessiner une programmation qui plaît à tous relève de plus en plus du challenge. Antoine, patron et fondateur du projet, regrette un brin la scène locale de sa jeunesse, mais garde un regard certain vers l’avenir : 

« Il y a quelques années, il y a eu un véritable boum de la scène électro à Strasbourg. Leitmotiv, Ephemere, Closely… les collectifs étaient nombreux et les soirées étaient toujours pleines. Et puis, dans l’ordre, il y a eu le Rafiot, le Studio, le Mudd, La Kulture et maintenant le KALT. J’ai le sentiment qu’avant, il y avait plus de demande que d’offre, et que la tendance s’est inversée dans un espace-temps assez court. À l’époque, ces soirées étaient vraiment underground, réservées à un petit cercle où il fallait être intégré. Ce même milieu s’est démocratisé trop vite. Beaucoup de gens y ont eu accès, sans forcément connaître ses valeurs et son histoire. Le public s’est retrouvé face une offre importante trop rapidement, et je pense qu’aujourd’hui il est lassé, un peu blasé de tout cela, et de plus en plus difficile à surprendre. »

À 500 mètres de La Kulture, la péniche du Rafiot est contrainte elle aussi de composer avec un public en mouvance perpétuelle. Les rappels du public survolté quand sonnait l’heure de la fermeture ne font plus que rarement vibrer les parois de la cale. Mais pour le maître des lieux, Alex, c’est là l’ordre des choses. « Ça fait 20 ans que je vois ce phénomène se répéter. Quand on parle de mouvance, c’est du fait que de nouveaux styles reviennent à la mode, et quand une tendance n’est pas représentée par les structures en place, des communautés se regroupent et prennent les devants pour s’exprimer. On arrive sur un cycle où les assos que nous avons connues ces six dernières années se sont arrêtées. Une association, c’est souvent une aventure humaine à durée de vie limitée. C’est lourd et souvent ça demande beaucoup d’investissement. Un beau jour on veut monter une famille ou s’investir professionnellement, alors on se retire, et d’autres prennent le relais. Rien de nouveau. » 

S’il a toujours fait le choix d’une programmation artistique qui lui ressemble, Alex observe un renouvellement intégral de sa clientèle tous les deux ans. Selon lui, les acteurs locaux devraient arrêter de démultiplier les propositions sur certains styles musicaux, être plus à l’écoute des gens, répondre à chaque style de musique et de communautés.

 

Porte ouverte aux petits nouveaux

Parfois insatisfaite de l’offre en matière de clubs, une partie du public prête davantage l’oreille aux sauteries des associations locales. Ces dernières ont les avantages certains de pouvoir investir des lieux différents à chaque fois, d’accorder du temps à une scénographie soignée, de proposer des tarifs avantageux. Le tout en prenant des risques mesurés, loin des paramètres financiers spécifiques aux entreprises que sont les clubs.

De plus en plus de lieux permettent à ces nouveaux acteurs de la nuit de s’exprimer aux abords du centre-ville. C’est notamment le cas du Stride Park, warehouse rénové en 2016 qui a déjà accueilli quantité d’événements. Des teufs musclées du récent crew 1518 au retour en force de BI-Turbo (anciennement Club Icon), tout le monde y a sa place. comme nous le confie Laurent, le gérant de l’espace :

« Dès le départ, l’objectif était de répondre au constat que les associations ne trouvent plus d’espaces pour s’exprimer », pose Laurent, le gérant du Stride Park. « Les lieux déjà en place, clubs ou bars imposent des contraintes financières que de jeunes collectifs ne peuvent pas assumer. Idem pour l’aménagement de l’espace qui est toujours très limité par les gérants. Ici, le lieu est entièrement modulable, c’est un espace vierge que les gens s’approprient. Ils l’aménagent comme ils le souhaitent, s’éclatent sur la scéno autant qu’ils le veulent. La seule chose à respecter c’est les normes de sécurité. On a reçu tous les styles de soirées, du classique à la psytrance en passant par la techno. La majeure partie du temps, si les assos font bien leur boulot, on est sold out. Mais ce que je leur propose, ce n’est pas uniquement une salle, c’est aussi un réseau. Si les mecs veulent un food truck dans la cour pour leur soirée, on peut s’arranger. En trois ans, on a déjà pu faire plein de travaux d’agrandissement et d’aménagement, investir dans la sono… C’est grâce à toutes ces assos qui nous ont fait confiance, on fonctionne vraiment sur du donnant-donnant. Le Stride, au final, c’est la porte ouverte à ceux qui ont trouvé des portes closes en sollicitant les clubs ou autres structures. C’est l’absence de contraintes, un encouragement à la créativité et un soutien à tous les collectifs, même les plus petits. À force de trop penser profit, on baisse la tête dans les finances et on oublie le côté humain et l’amour du métier. C’est ça que je défends. »

En parallèle, d’autres irréductibles continuent leur bout de chemin. Marchant hors des sentiers battus, se positionnant sur d’autres créneaux et amplifiant sans cesse l’ouverture culturelle de leurs publics, ils sont les « outsiders » complètement « in » de la scène locale. 

Référence dans le domaine, le festival franco-allemand Longevity est devenu en six ans un événement incontournable pour le public alsacien. Une scénographie entièrement artisanale composée de bois, une programmation pointue et une réelle ouverture vers les familles sont les ingrédients qui on fait la réussite du projet. En amont du festival, la Créative Week permet à tous de participer aux constructions qui habilleront le site, encadrés par des menuisiers et architectes professionnels. Par cette initiative, Longevity ancre fermement la transmission et le collectif dans l’ADN du projet.

Plus petits mais tout aussi engagé, les nouveaux de Merci Beaucoup s’imposent depuis peu dans le paysage culturel strasbourgeois. Eux ont choisi de mettre l’accent sur les installations artistiques et l’expérimentation. L’objectif ? Faire vivre des expériences inédites au public, leur faire vivre un voyage. « Furtif » leur création coproduite avec l’architecte PIX314 confirme ce leitmotiv. Décrite comme « une œuvre d’art numérique éphémère à mi-chemin entre performance live et programmation, l’installation mêle habilement lumières et son pour propulser les spectateurs dans un espace d’immersion. 

Merci Beaucoup © Bartosch Salamanski

Une chose est sûre, les Strasbourgeois ont de belles nuits devant eux. L’énergie créative et l’inventivité qui émanent de la capitale de l’Europe ne cessent de stimuler les activistes du milieu, avec une détermination à toute épreuve. En marge de la vie nocturne, labels et webradios prolifèrent eux aussi ; on pense à Bande Magnétique, ODC, les étoiles montantes de Cymatique ou l’excellent Motion Sequence… Une guirlande qui s’alimente de jour en jour. C’est dit : la nouvelle scène à la dalle, et Strasbourg prend des airs de buffet à volonté !

 

Les collectifs et lieux à ne pas manquer sur la scène actuelle Strasbourgeoise :

Longevity
Merci Beaucoup
HK Crew
Cymatique
Travail Rythmique
1518
Contretemps
Motion Sequence
ODC
Bande Magnétique
Subtronic

Le Molodoï
Le KALT
La Kulture
Le Rafiot
L’Elastic
Le Stride Park
Le Studio Saglio